17 octobre, jour fatidique pour tous les pianistes de la terre. Vers deux heures le matin à pareille date en 1849, s'éteignait, dans un appartement parisien, celui qui pour moi demeura très longtemps le plus grand des grands, tout art confondu. Comment pourrais-je ne pas rendre aujourd'hui un hommage, minuscule fût-il, au Chantre du piano, à celui qui a souffert pour nous tous!
Il fut toujours celui que je voulais apercevoir en songe. Enfant, je priais tous les soirs pour voir et entendre Chopin dans mes rêves. En effet, j'espérais qu'à mon réveil matinal, je détiendrais le secret de son jeu pianistique. et ce même si je ne jouais pas encore du piano à cette époque. Plus, je voulais connaître les raisons pour lesquelles il demeurait l'incontestable idole de mon enfance. Je crois n'avoir jamais rêvé à lui, certes pas de manière onirique.
L'une de ses dernières paroles me trouble encore profondément. Sur son lit de mort, Chopin demandait de la musique. On avança le piano jusqu'à sa chambre. Son ami Auguste Franchomme (qui l'aida pour l'écriture de la Sonate pour violoncelle et piano op. 65, son ultime oeuvre publiée) lui dit : « On va jouer ta Sonate ». Chopin, faible et souffrant, répondit : « Non, jouez-moi de la grande musique. Jouez-moi Mozart ».
J'espère d'ici peu ajouter quelques oeuvres du génie polonais au répertoire des pièces que je joue au piano, notamment les 13e et 17e Préludes, un ou deux Nocturnes et pourquoi pas quelques Mazurkas. Cette nuit, encore tout habité par le Maître, je m'installai face à un instrument électronique afin d'interpréter quelques morceaux, dont le Prélude en mi mineur de l'opus 28. J'ose croire que je l'ai bien exécuté, si je me fis à l'émotion qui me traversa à ce moment. Peut-être ai-je inconsciemment suivi le conseil de Schumann : "Lorsque vous êtes au piano, jouez comme si un grand maître vous entendait".
Grand amoureux d'opéra et du bel canto, Chopin est l'un de ceux qui a le mieux saisi l'essence du chant en musique. Pour cette raison ainsi que bien d'autres, nul doute que Mozart (1756-1791) aurait apprécié la musique du compositeur des Polonaises.
Depuis mon arrivée à Montréal en 1997, je rêve de pouvoir réunir, le 17 octobre de chaque année, quelques amis autour d'un piano. Évidemment, ces amis seraient tous des mordus de la musique de Chopin. Nous discuterions du lien intime que nous entretenons avec le compositeur, commenterions les oeuvres que nous préférons, échangerions nos coups de coeur discographiques, étudierions quelques accords et motifs et, finalement, interpréterions au piano quelques-unes de ses oeuvres. Tout en picolant, nous jubilerions de ce sentiment d'élection si particulier. Se sentir élu par la musique, par Chopin, par la vie.
En ce moment, j'écris comme si la passion me brûlait de l'intérieur. J'écris comme si chaque phrase de ce billet était une Mazurka. "Des canons sous les fleurs" comme disait Schumann.
Depuis quelques jours, j'ai une blessure au deuxième doigt de la main droite. Aujourd'hui, presque par miracle, celle-ci est complètement guérie.
Tout compositeur dont le pain quotidien est le Clavier bien tempéré de Jean-Sebastien Bach n'a d'autre choix que de reconnaître sa nature profondément religieuse. Comme tout grand artiste (ou dévot), celui-ci finit toujours par devenir, un jour ou l'autre, victime de son art ; Chopin jouait pratiquement tous les jours et avant chaque concert quelques Préludes et Fugues du célèbre massif de Jean-Sebastien.
Chopin m'a fait pleurer. Il ne m'a jamais fait rire. Il ne m'a jamais abandonné. Il m'a toujours pardonné. Il ne m'a jamais tutoyé, peut-être aussi ne m'a t-il jamais réellement adressé la parole. Mais si il m'a souvent observé, préférant ne pas commenter mes gestes et mes actions, confirmant par son silence que lui et moi sommes différents, et que cette différence est nécessaire pour l'harmonie. Harmonie : la juste distance entre deux notes, entre deux êtres, entre deux sensations.
Cette citation écrite de sa main m'a souvent rempli de lumière dans les moments de doute et d'incertitude : "Porte ton âme dans l'angoisse, laisse souffrir ton coeur, mais que personne sur ta face ne lise ta douleur".
Il n'y aura pas d'autre musique que celle de Chopin pour moi aujourd'hui.
Rêve d'enfance, confident précieux durant mon adolescence, sorte d'idéal de la musique, Chopin est celui qui le mieux connaît l'antre de ma solitude.
Tout à l'heure, j'ai reçu un courriel de mon amie Lucie, qui est présentement à Paris. La missive commence comme suit : "Cher Claudio, Dernière journée... je pense à Chopin pour toi."
En dernier lieu, me permettez-vous de jouer au disquaire ? ... Voici quelques-unes de mes préférences personnelles sur disque : Artur Rubinstein pour les Mazurkas (son deuxième enregistrement du recueil, malheureusement en mono) ; Alfred Cortot, Maurizio Pollini et Louis Lortie pour les Études ; Cortot et Claudio Arrau pour les Préludes (Cortot les a enregistré trois fois, mais s'il vous plaît choisissez l'enregistrement de 1933), Samson François, Ivan Moravec et Claudio Arrau pour les Ballades, Kristian Zimerman et Dinu Lipatti pour la Barcarolle, Artur Rubinstein pour les Polonaises (il les a enregistrés trois fois, mais vous serez bien servi par sa dernière gravure, celle des années soixante), Emil Gilels pour les Sonates op. 35 et op 53, Maurizio Pollini pour la Berceuse, Martha Argerich et Charles Dutoit (EMI) pour les deux Concertos pour piano ; Pollini, Arrau et Rubinstein (troisième version, années soixante) pour les Nocturnes.
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Immortel Frédéric, je suis vôtre...
ci-contre Chopin au piano (dessin de George Sand)